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Les Calvaires et les Croix de chemins

Par Jean Michel Lang

Revue de la société d’histoire « Les Amis du Pays d’Albe » n° 33-2003

Photos « D’ClicAlbe » section photos de la MJC de Sarralbe

Dépliant disponible à l'accueil en mairie

    Croix 19

François Rodé

Placées aux bords des routes, en plein champ ou à proximité  des églises et des cimetières, les croix de chemin, ou Wegekreuze, suscitent des questions de la part des populations, qui bien souvent ont en oublié le sens. Est-ce par simple attrait des objets anciens, par nostalgie d’un temps révolu ou pour des raisons plus profondes ? La place qu’occupait autrefois la religion dans la société était prépondérante, le catéchisme, les homélies dominicales et toutes les pratiques rythmées par le calendrier liturgique, faisaient que nos ancêtres étaient littéralement imprégnés de culture religieuse. Les croix de chemins sont des marques tangibles que les fidèles croyants d’alors ont laissées à la prospérité, si chacune d’entre elles rappelle un événement tragique ou heureux, elles témoignent d’abord de la confiance qu’ils plaçaient en Dieu.

   

    15 Steiner Kritzel                                                                               Les marques du sacré

Les 18 croix, ou calvaires, répertoriés sur le territoire de la commune de Sarralbe, comprenant les annexes de Rech, d’Eich et Saltzbronn, ne se répartissent pas de façon uniforme (carte ci-dessus). Si l’éloignement de la ville, en pleine forêt, des deux croix d’accident de François Rodé (19) s’explique par le fait qu’elles matérialisent le lieu même d’un drame survenu en 1756, la densité des croix est beaucoup plus forte à Rech et Eich. En effet, hormis les croix de la chapelle de Saint Wendelin de Salzbronn (17) et la Steiner Kritzel (15), rue Saint Bernard, toutes les autres sont situées au Sud et à l’Ouest de la ville

 

 

                 8 Croix Grandjean-Hector

 Si celles-ci ne se trouvent pas en ville, ni du côté des usines ou des cités, c’est que l’église de la paroisse se situait autrefois à 2 km du bourg, à la chapelle de la Montagne ayant rang d’église mère. Ce n’est qu’en 1778, que le siège de la paroisse sera transféré au centre ville, dans l’église Saint Martin nouvellement construite, laquelle sera elle-même remplacée en 1906, par l’église actuelle. Le sanctuaire de la Montagne attirait aussi les villageois des alentours qui s’y rendaient en pèlerinage le lundi de la Trinité. Les croyants empruntaient alors les chemins à travers les champs, et priaient en route et marquaient un temps d’arrêt devant les croix qui jalonnaient leur itinéraire. Ainsi, les pèlerins arrivant de Kirviller, Honskirch, Vittersbourg, Givrycourt et Munster franchissaient le pont de l’Albe à Rech et passaient devant la croix Grandjean (8). Les chemins de pèlerinage venant du Val de Holving et du Val de Guéblange (7 Croix Keller-Miller) se rencontraient à la croix Juville Lang (6).

                                      6 Juville-Lang

La densité des croix aux abords et sur les chemins conduisant à la chapelle de la Montagne est donc à mettre en rapport avec l’importance de ce sanctuaire et de son pèlerinage. Quant à la croix du Gute Brunne (4), située non loin de la chapelle, elle sacralisait l’emplacement d’une fontaine dont l’eau était réputée miraculeuse.

Une tradition ancestrale.

La plupart des croix de Sarralbe ont été érigées au XIXe siècle. Du XVIIe siècle, seuls le calvaire de l’église de Rech (9) (1750) et la croix Grandjean (1788) sont encore bien conservés. La croix de la famille Jung-Schmitt (18), érigée en 1918, termine la série. De telles constatations chronologiques ne sont pas surprenantes, elles ont été observées ailleurs, notamment dans la région de Saint Avold.

Si très peu d’édicules ont survécu à la guerre de Trente Ans, le XVIIIe siècle voit une reconstruction générale du pays. Les croix détruites pendant la Révolution Française furent rétablies durant les premières décennies du siècle suivant. Ensuite, les paroissiens, qui y étaient très attachés, réparèrent inlassablement les monuments abimés par les affres du temps. Ces nombreuses restaurations, et réédifications au même endroit, montrent avec force à quel point la population respectait ces édifices.

En effet la croix du Gute Brunne, par exemple, a été édifiée en 1632, détruite en 1793, rétablie en 1806, puis restaurée en 1870 ; gravement endommagée par la Seconde Guerre mondiale, elle sera reconstituée à partir de divers éléments après 1945. La croix d’accident de François Rodé fut certainement établie peu de temps après le drame survenu en 1756 ; alors pourquoi un nouvel édicule fut il érigé quelques décennies plus tard ? De même si la croix Juville-Lang date de 1913, un fragment d’un monument a été trouvé au même endroit. Enfin, l’aménagement des abords du Steiner Kritzel est un bel exemple de dévouement des habitants qui fournirent un nouvel emplacement et réalisèrent une jolie grille en fer forgé.

« Zum Trost der armen Seelen »

Les raisons qui poussaient nos ancêtres à ériger des croix sont nombreuses et quelques fois documentées par les inscriptions ou iconographie des monuments. Il est classique de renconter des croix d’accident, des croix d’épidémie, comme la croix du choléra de Rech (14) (1854), ou des croix d’action de grâce, en remerciement d’un vœu exaucé, telles les croix Jung-Schmitt (18) et peut être la croix Hector (10), à la sortie de Rech.

 

10 Croix Hector

14 Croix du choléra

Nombre de ces édicules avaient un lien avec la mort d’une ou de plusieurs personnes, il était alors primordial de ne pas oublier les membres disparus d’une famille, ou de la paroisse entière, surtout s’ils avaient quitté la terre dans des conditions tragiques. Combien de fois avons-nous entendu nos grands-parents dire : « Zum Trost der armen Seelen » ? Les croix de Francois Rodé, la Steiner Kritzel, la croix Hector et celle du choléra, pourtant à priori fort différentes, ont toutes le point commun de faire référence au purgatoire.

Dans l’inscription de la première croix s’instaure entre le disparu et les vivants : le défunt demande une prière (« ein Vater Unser ») pour que son âme soit soulagée des peines du purgatoire, (« der Fegfeurs Pein ») et exhorte le passant à toujours se tenir prêt à mourir, même s’il est encore en bonne santé (« lerne … zum Tod bereid zu leben »).

Sur la seconde croix, figure un bas-relief d’une pauvre âme en proie aux flammes, tandis que les deux autres promettent chacune 4 jours d’indulgences. Ces croix ne pouvaient laisser le passant indifférent : Francois Rodé lui demande de s’agenouiller pour prier pour lui (« knie nieder und bette mich »). [voir photo croix 19]

La remise de peine de 40 jours de purgatoire de la croix Hector n’était accordée qu’à ceux qui récitaient 5 Pater et 5 Ave, « en état de grâce » (« im Stande der Gnade »). Enfin, même si l’inscription de la croix de Nicolas Reinert (11), mort en 1847 en Afrique, ne le demande pas explicitement, comment ne pas avoir une pensée pour l’âme de ce défunt, dont le corps repose loin de sa terre natale ?

Sous la protection des saints.

Tout comme dans le pays de Bitche ou la région de Saint Avold, de nombreux bas-reliefs de saints ornent les croix de Sarralbe. Il s’agit généralement des saints patrons des donateurs, comme sur la croix Hector de Rech, où est représenté saint Georges terrassant le dragon, ou bien des saints protecteurs ou guérisseurs, comme saints Roch (3) et Sébastien, invoqués contre la peste, sainte Barbe (3), patronne de la bonne mort, et saint Wendelin (3, 13), gardien des troupeaux en Moselle germanophone.

     
     

     13 Calvaire du Haras                                                          et 2 Calvaire du cimetière anglais

Si la représentation de cette « litanie des saints » est classique, on peut cependant remarquer que saint Jean Népomucène (« Nepomuk ») (1), figure sur une des croix d’Eich (8). La présence de ce saint protecteur des ponts et des fontaines, est-elle en rapport avec la proximité de la rivière Albe ? Ce bas-relief étant accompagné d’une figure de sainte Catherine (8), il est aussi possible qu’il s’agisse simplement des saints patrons de commanditaires, Jean Grandjean et son épouse Catherine Hector.

Artisans sculpteurs.

Hormis les monuments Jung-Schmitt (fin XIXe siècle) et Juville-Lang (1913), sortis des ateliers de sculpteurs funéraires Miller-Thiry, de Nancy, et de ceux de Christophe Kugler, de Hommarting, la mémoire collective a complétement oublié les noms des tailleurs de pierre qui réalisèrent les croix de Sarralbe. S’il y avait bien des sculpteurs réputés en ville, comme Jacques Dinttinger, auteur d’un devis pour la restauration de la fontaine Saint Bernard en 1776, ou comme dans la seconde moitié du XIXe siècle, les frères Michel et Jacques Jung, il est impossible de dire si les édicules albenois sont issus d’une production locale. En observant leur style, on avait d’ailleurs plutôt tendance à penser le contraire : en effet, la croix de la chapelle de Salzbronn et celle du cimetière militaire anglais (2) sont des réalisations typiques du Bitcherland, tandis que la croix de la Bergmihl (16) pourrait provenir de l’un des ateliers de la région de Saint Avold.

Des édicules fragiles.

De tous temps, ces modestes monuments ont souffert de toutes sortes de dommages : guerres, chocs accidentels, actions des éléments climatiques, malveillances. Le grès (« Sandstein ») n’est hélas pas éternel, car il ne résiste pas à l’effet combiné de l’humidité et du gel, ni aux couches de peinture imperméable qui empêchent la pierre de « respirer ». Sans une attention continue et d’inévitables rénovations, les croix de chemin risquent de disparaître à plus ou moins brève échéance. A l’exemple des générations successives d’Albenois, qui eurent toujours à cœur de restaurer avec soin les croix de leurs ancêtres, il est de notre devoir de tout mettre en œuvre pour préserver ce «petit patrimoine ».

* Dans le langage courant on confond fréquemment les deux termes qui sont cependant pas synonymes : si le terme « croix » est plus général, le mot « calvaire » désigne la croix entourée des statues en ronde de bosse de la vierge et de saint Jean, témoins de la crucifixion.

A suivre : restauration des calvaires et croix de chemins

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